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POUR UNE ANTHOLOGIE VIVANTE. La poésie ne prend tout son sens que partagée. En proposant dans ce blog des poèmes que j'aime, je joue au passeur de poésie. Quelques-uns des miens s'affichent aussi...
Un corbeau devant moi croasse,
Une ombre offusque mes regards,
Deux belettes et deux renards
Traversent l'endroit où je passe,
Les pieds faillent à mon cheval,
Mon laquais tombe du haut mal,
J'entends craqueter le tonnerre,
Un esprit se présente à moi,
J'ois charon qui m'appelle à soi,
Je vois le centre de la terre.
Ce ruisseau remonte en sa source,
Un boeuf gravit sur un clocher,
Le sang coule de ce rocher,
Un aspic s'accouple d'une ourse,
Sur le haut d'une vieille tour
Un serpent déchire un vautour,
Le feu brûle dedans la glace,
Le Soleil est devenu noir,
Je vois la Lune qui va choir,
Cet arbre est sorti de sa place.
Théophile de Viau (1590-1626) Oeuvres poétiques, Première partie, XLIX (1621)
Tous les jours
avant de partir au travail,
je surprends mon voisin
sur les collines de son jardin,
sourire à son bourgeonnement,
à ses senteurs et teintes matinales,
un peu comme
s'il voulait un poème
pour accompagner sa journée.
Le soir, revenu de l'envers du monde
il lui confesse :
"A tes côtés je me lave
du poids de mes silences."
Jean-Albert Guénégan, Trois espaces de liberté
(recueil à paraître)
Douze toits à la patine fatiguée
ont osé me faire de l'oeil ce matin
Rien qui les aient obligé à relever
haut les rabats de tant de menus destins
Qui aurait le fier toupet de dédaigner
la belle simplicité de cette invite ?
Non qu'il devienne vital de se couper
de nouvelles tranches de vie en faillite
Mais il est tentant dans l'aube sans nuage
de protéger ses yeux du soleil qui cogne
Je me plonge dans ces antres sans vergogne
Les toits jubilent, mon coeur est du voyage
Je suis le sévère octobre.
Je laisse, le long du mur,
choir, un à un, les fruits mûrs
comme fait la saison sobre
qui conserve dans son coeur
le goût des quatre liqueurs.
Les fruits que je donne sonnent
loin de moi. Je loge au fond
d'une caverne où personne
à personne ne répond.
Je règne sur l'assemblée
de tous ceux qui, n'étant pas,
foulent à l'amble l'allée
où l'égalitaire pas
de ce qui vit sur la terre
s'épouse et ne se voit pas.
Roger Bodart (1910-1973),
"Le pic", Le Tour (Seghers, 1968)
la fille la mienne je veux dire
l'enfant de ma chair la part
féminine de moi-même incarnée danse
sur le parquet "papa regarde" les tours
complets sur un pied ses nattes
volent d'un bout à l'autre de la pièce elle habite
mes yeux, exclusivement.
Thierry Le Pennec, Un pays très près du ciel
(L'idée bleue, 2005)
Turn like a top ; spin on your dusty axis
Till the bright metal shines again, your head
Hums and the earth accelerates,
Dizzy you drop
Into this easy chair you drowse in daily.
Sit there and watch the walls assume their meaning,
The Chinese plate assert its blue design,
The room renew itself as you grow still.
Then, after your flight and fall, walk to the garden
Or at the open window taste retrun :
Weather and season, clouds at your vision's rim,
Love's whims, love's habitation, and the heart
By one slow wheel worn down, whetted to gladness.
Michael Hamburger (1924-2007), Collected Poems 1941-1994 (Anvil Press, 1995)